La politique de la maison :

Ici, pas de copié-collé, tout est du 100% rédigé.
Une attention particulière est portée sur la région Ile de France et sur le département des Yvelines.


jeudi 5 mars 2015

Paul Salopek, le Forrest Gump du journalisme



Paul Salopek, avant de devenir journaliste, tu étais pêcheur sur un chalutier. Depuis deux ans, tu as décidé de faire une longue marche à travers le monde. Cela fait deux points communs avec le personnage incarné par l'acteur Tom Hanks. La comparaison s'arrête là. Les lignes à venir te sont dédiées et vont mettre en valeur ta stature de grand journaliste.


Photographie de Rebecca Hale


Tu es un américain et tu es âgé de 52 ans. Au départ, tu es diplômé en biologie et pêcheur sur un chalutier. Tu deviens  journaliste  par hasard ou plutôt, par accident. Alors  que tu as trente ans, que tu te trouves au Nouveau Mexique ta moto tombe en panne. Pour payer la réparation, tu te mets à écrire des faits divers pour un journal local. Ta carrière est lancée et sera bien remplie. Tu as voyagé à travers le monde, a travaillé pour la Tribune de Chicago et pour National Geographic. Pour preuve que tu étais destiné pour cette profession, tu as reçu en 1998 et en 2001 deux  prix Pulitzer : la classe. Par ailleurs, t’es un dur à cuir : en 2006, tu as connu l’emprisonnement, pendant un mois, alors que tu étais en reportage au Soudan. Ces premières lignes montrent un aperçu de toute ta dimension. Mais ce n’est rien comparé à ce que tu as entrepris depuis le 10 janvier 2013.

 

34 000 km à pieds

Tu t’es lancé dans une aventure journalistique démesurée, baptisée « Out of Eden – a journey through time ». En gros, tu vas parcourir - à pieds - 34 000 km,  pendant  7 ans et à travers trois continents. En effet c’est du lourd. Dans un récent article de National Geographic tu as témoigné ceci :
« Marcher, c’est tomber en avant. Chaque pas que nous faisons est un plongeon interrompu, une chute évitée de justesse, une catastrophe empêchée. Si l’on voit les choses sous cet angle, marcher devient un acte de foi. Nous accomplissons chaque jour ce miracle à deux temps : une succession de prises d’appui et de lâcher-prises. Pendant les sept années à venir, je vais chuter à travers le monde. Je me suis lancé dans ce projet pour de nombreuses raisons : pour réapprendre les contours de notre planète à l’allure humaine de 5 km/h. Pour ralentir. Pour penser.  Pour écrire. Comme tout le monde, je marche pour voir ce qu’il y a plus loin. Je marche pour me souvenir. »

 

Voie migratoire

Je ne te connaissais pas avant d’avoir entendu de ce périple titanesque. A présent, je porterai attention à tes avancées, découvertes, impressions. Surtout que cette démarche, cette marche, comporte un autre intérêt. Car tu pars sur les traces des premiers hommes à avoir entrepris une migration.  Pour établir ta route,  t’es appuyé sur les plus récentes découvertes paléontologiques et génétiques. Ton parcours est établi dans une double dimension: à la fois contemporaine et en même temps extrêmement lointaine. 

La voie migratoire suivie par Paul Salopek - crédit Dailymail


Tu as démarré en Éthiopie, lieu de la dispersion originelle, datant de - 70 000 à - 50 000. Et en 2020, tu auras accompli ta longue randonnée,  aux Terres de Feu, l’un des derniers territoires que l’homme ait conquis, vers l’an - 5 000. Tu vas marcher en moyenne 25 km par jour, soit pendant 5 heures environs, 6 mois par an. Le reste du temps sera consacré à ton repos bien mérité, à la logistique et à l’écriture d’articles.

 

100 miles

Ce qui est intéressant, c’est que nous, confortablement assis derrière notre ordinateur, tablette ou téléphone portable, nous pouvons suivre tes avancées,  à travers le site internet www.outofedenwalk.com. A l’heure actuelle, après deux années de marche, tu te situe en Géorgie et tu as déjà parcouru plus de 4 000 kilomètres.  

Grâce à tout un attirail de technologie mobile, tu procèdes à un concept sympa : l’immortalisation symbolique de tous les « 100 miles ». C'est-à-dire que tous les 161 km, tu procèdes à des relevés topographiques de la zone, tu photographes à 180° le lieu où tu te trouves. Tu en profites même pour prendre des clichés de tes pieds et du ciel. Puisque cela te semblait trop peu de travail, tu interview également, la première personne que tu rencontres, en lui posant trois questions brèves : qui êtes-vous ; d’où venez-vous ; où allez-vous ?  Et enfin, pour bien donner un aperçu de ces « 100 miles », tu produits un mini film, d’une minute environ, où tu montres et fait entendre l’environnement. 

Bref, tout ça pour dire qu’en consultant ton travail en ligne, c’est vraiment dépaysant, enrichissant. C’est impressionnant tout le soin que tu mets dans ton travail. Comme si de marcher 34 000 kilomètres n’était pas assez fatiguant pour toi. Je ne m’étalerai pas sur les dépêches, sortes de carnet de voyage, qui sont nombreuses et fréquemment actualisées.  

 

Slow Journalism

Ce que j’aime dans ta démarche c’est que tu prends le temps.Tu es d’ailleurs un fervent défenseur de ce que l’on nome le « slow journalism ». Avec toi, on voyage virtuellement. On est proche de cultures, de personnes, de territoires. On croise la route d’un parieur professionnel, d’un berger, d’un homme qui va vérifier si ses citrons verts sont suffisamment arrosés, d’un homme qui souhaite une autre vie, d’un homme qui dit aller vers Dieu, d’un homme né dans l’eau, d’un quinquagénaire qui a peur de dévoiler son identité. On entend le vent, les vaches, les mouches, l’eau clapoter.  On voit des voitures, des chameaux, des traces de pas dans le désert. On découvre des civilisations, des ethnies, des couples. On perçoit la tension, la peur engendrée par des conflits. On aperçoit des morts  sur cette difficile route de la migration. 

Alors cher modèle, bonne chance pour ta route ! Il te reste encore cinq ans de marche et 30 000 km à parcourir. Tu vas devoir encore braver le froid, la chaleur, la faim, la soif, les ampoules, les zones de tensions, la détention (comme cela t’es déjà arrivé en Éthiopie, à Djibouti, en Turquie, en Syrie). Ce qui rassure, c’est que tu n’es pas seul. Tu es accompagné de guides qui s’alternent, de photographes qui marchent à tes côtés pour quelques temps. Tu es soutenu par des partenaires de choix tels National Geographic, le centre Pulitzer. Tu es aussi supporté par les nombreux internautes qui réagissent et commentent tes exploits.

Paul Salopek, je me tais et je te laisse le privilège de conclure cet écrit. « Ce sillonnement des continents, mètre après mètre jusqu’en 2020, mettra toujours en avant ce que je pense comme une inéluctable réalité biologique. Nous sommes faits pour marcher. La sélection naturelle nous a forgés de telle sorte que nous absorbons le sens du quotidien à la vitesse légère de cinq kilomètres par heure ».
Enregistrer un commentaire