La politique de la maison :

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lundi 30 juin 2014

Sans domicile fixe et guide touristique - Interview




Selon l’étude de l’INSEE et de l'Atelier parisien d'urbanisme (APUR), publiée le jeudi 19 juin 2014, sur les 28 800 sans-domicile-fixe parisiens, 31% ont un emploi. Entretien avec Vincent, guide touristique sur Paris et SDF.

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Vincent, SDF et guide touristique - ©Thomas MASSON

Vincent, 39 ans, SDF depuis trois ans, porte des lunettes qui cachent ses yeux verts. Ses cheveux sont châtain clair, couleur paille. Ses sourcils sont broussailleux. Son visage est teinté de rose. Depuis février 2014 il travaille pour l’Alternative Urbaine, entreprise individuelle qui fait visiter Paris de manière alternative (voir le reportage ci-après).
Nous sommes face à face, assis sur une terrasse d’un bistro du 20e arrondissement de Paris. Autour de nous, des gens parlent une langue qui m’est inconnue, tandis que d’autres clients rient. Tout le long de l’interview, se sera un défilé de voiture, de bus, de motos qui klaxonnent et fon vrombir leurs moteurs. Certains chiens, en se croisant, s’aboient dessus.
Avant que l’interview ne commence, entre une bouffé de cigarette roulée et une gorgée de café, Vincent m’apprend que Mai 68 « est parti de l’Université de Nanterre, parce que les dortoirs étaient séparés et que la mixité était interdite ».

Vincent, comment avez-vous été recruté pour ce poste ?


J’ai répondu à une offre parue sur Pôle Emploi.
Quand j’ai vu l’annonce et Selma (Selma Sardouk est la créatrice de l’association L’Alternative Urbaine, qui emploie des SDF en tant qu’accompagnateurs touristiques), je me suis posé des questions. Car pour moi Selma était  relativement jeune et son site internent n’avait pas l’air très actif. Je me suis demandé « où je mets les pieds !? ».
Puis, j’ai été rassuré par Selma et je me suis dit « on va voir que qu’il va se passer ».
Il se tait, pour réfléchir et prendre le temps de peser ses mots. Puis il reprend le cours de sa pensée.
C’est comme ça qu’il faut faire dans la vie : laisser les gens essayer. On a le droit de se tromper. 
A côté de ce métier, je suis aussi bénévole chez l’association Autre Monde, où je fais des maraudes.

Vincent, pouvez-vous me dire ce que vous pensez de votre métier de guide touristique ?


Légalement parlant, je ne suis pas guide. La formation de guide est très contrôlée. Pour être guide, il faut la carte professionnelle. Comme je n’ai pas cette carte, je suis un accompagnateur.
Ce métier ce n’est pas l’usine (…). Cette expérience est un peu à part et est une marche en plus. Tu rencontres des gens, tu sors. J’ai un contrat de travail, un salaire, c’est bien. Je discute avec des personnes différentes et sympathiques, c’est intéressant. Puis, ce qui est bien, c’est de leur apporter quelque chose. Ils sont contents et moi aussi, ça fait plaisir. Je gagne une confiance en moi (…). Je suis surpris que ça marche aussi bien.

Comment vous qualifierez le quartier du 20e arrondissement de Paris, où vous faites vos visites ?


Ce quartier est populaire, actif et vivant, est plein de couleurs, rempli de gens aux origines différentes. Il y a pas mal d’associations, des affiches politiques. Dans ce quartier, il y a une culture de la contestation et du militantisme.

Pouvez-vous me parler de votre parcours  scolaire et professionnel ?


Ça a été simple pour moi d’être actif.
A la base, je voulais devenir instituteur, professeur des écoles. J’ai validé en trois ans un DEUG d’histoire à la Sorbonne. C’est là que ça a commencé à se compliquer. L’ambiance générale de la Sorbonne, je ne l’ai pas aimée.
A cette même époque, j’avais de plus en plus envie de partir de chez mes parents. Il n’y avait pas 36 solutions. Il fallait travailler et avoir un salaire.
Il tousse.
J’ai travaillé à Mc Donald, pendant sept ans. Au final, j’en ai eu marre. J’ai fait une formation en comptabilité gestion financière. Après, j’ai travaillé dans un cabinet de comptabilité pendant six mois, en CDI. J’ai fait une dépression, pour des problèmes perso. J’ai plaqué mon boulot.

Comment vous êtes vous retrouvé à la rue ?


Mes parents vivaient à Villejuif (ville, située dans le Val de Marne). A leur retraite, ils sont partis en Normandie, dans leur maison de campagne. C’était hors de question que je les suive. Je n’avais pas de plan de secours, bah j’ai fini à la rue.
J’ai vécu un an et demi dans une tente, à Meudon (ville située dans les Hauts-de-Seine). Pendant cette période là, j’avais rien du tout. C’est pendant cette période là que j’ai commencé à faire un travail sur moi-même. Et avoir entre guillemets, « l’envie de me réinsérer ».
C’est pour ça que cette période à été une expérience positive.

Comment êtes-vous sorti de la rue ?


A un moment donné, on est seul. On se dit « ce n’est plus possible », « j’aimerai avoir une vie normale ».
Alors à force, je suis allé dans des structures d’accueil de jour. C’est là où j’ai rencontré des gens, beaucoup joué aux cartes, bu des cafés. C’est là où j’ai fait mes démarches pour le RSA (Revenu de Solidarité Active). C’est là où je me suis renseigné sur les endroits où on peut manger. L’entraide est là.
A cette période là, j’ai fait du bénévolat pour l’armée du salut, pour distribuer de la marchandise avec une date limite.
Ensuite, j’ai rencontré un travailleur social qui m’a fait remplir un dossier SIAO (qui organise et centralise l’ensemble des demandes de prise en charge de ménages « privés de chez soi » ou risquant de l’être(…) ensuite proposer aux personnes des orientations adaptées – site du SIAO du 75). La chance que j’ai eue, c’est qu’en six mois j’ai eu une réponse positive pour intégrer un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale). Depuis maintenant un an et demi, je partage une chambre qui peut accueillir deux personnes.
Même si aujourd’hui je n’ai pas de logement à moi, j’ai un toit où je peux dormir.

Comment faire changer le regard que portent les gens sur les SDF ?


Il soupire.
Ah !, c’est compliqué…c’est compliqué…Ce serait…Essayer de faire comprendre aux gens pourquoi on tombe à la rue. Ça, ça serait une bonne chose. Parce qu’on ne tombe pas à la rue pour le plaisir.
Moi, dans mon cas personnel, je l’ai un peu cherché. Mais il y a beaucoup de gens pour qui ce n’est pas le cas. J’avais un CDI et j’ai fait un abandon de poste. J’ étais pas bien, il y avait des raisons. Je ne me fouette pas, voilà quoi.

Comment un SDF peut-il se sortir de la rue ?


Il se racle la gorge et développe.
Quelque part, pour s’inscrire dans une démarche de s’en sortir, il faut déjà avoir envie de s’en sortir. Le déclic dépend des gens, des histoires personnelles. C’est pour ça que c’est difficile de trouver une solution globale au problème (…). C’est un tout. C’est un ensemble de choses qu’on ne peut pas séparer. La confiance, c’est une des clés.

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Vincent, a postulé pour une formation « qui lui correspond le mieux » de deux ans, pour devenir moniteur éducateur pour des SDF, car comme il le dit, avec une pincée d’humour : « les SDF, je connais un peu ». Toujours avec son sourire qui le caractérise, il conclut : « je reviendrais pour faire des ballades, mais en tant que touriste ».


Propos recueillis par Thomas MASSON
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